Celle qui accueille le printemps

Article écrit pour la revue ACT, Art Critique of Taïwan n°90

 

Née quelque part (« Born somewhere » en anglais) est un album de bande dessinée paru en 2004 en France aux éditions Delcourt et chez Dala Publishing à Taïwan. Il a été écrit et dessiné après un voyage à Taïwan réalisé il y a vingt ans. C’est donc avec le recul des années que je reviens sur cette œuvre qui a marqué un tournant dans ma carrière d’autrice de bande dessinée.

Née quelque part fait 94 planches et c’est mon premier album pour adultes. Avant cela j’avais principalement publié des albums pour la jeunesse, comme la série Les Phosfées, toujours aux éditions Delcourt. Les Phosfées parlaient déjà un peu de moi, puisque cette série racontait comment je surmontais mes cauchemars en étant petite. J’appartiens en effet à une génération d’artistes de bande dessinée français qui ont placé l’autobiographie et le récit documentaire au cœur de leur pratique. On appelle cela aussi la bande dessinée du réel. Le projet de Née quelque part a réellement commencé en 1999, lorsque j’ai commencé à questionner ma mère et mon père sur leur vie à Taïwan dans les années 1960, puis à les enregistrer.

Chang-Hua, ma ville de naissance, est inscrite sur mon passeport !

Mes parents sont aujourd’hui tous les deux décédés. Mon père, Kristofer Schipper, était un sinologue et un spécialiste internationalement reconnu du taoïsme. Il est mort en 2021 et ma mère nous a quitté un an plus tard. En 2002, le projet de retracer la vie de mes parents à Taïwan et de parler en leurs noms s’est finalement heurté à des difficultés. Mes parents venaient de divorcer et ils ne parlaient plus d’une même voix. Je me suis donc dit que j’allais parler en mon nom propre et retourner sur les lieux de mon enfance. Je voulais notamment visiter et découvrir la ville de Chang-Hua, dont le nom était inscrit sur mon passeport, et qui semblait tellement exotique aux yeux des Français !

À l’époque de ma naissance, on appelait encore Taïwan de son nom portugais : Formose. Les premiers mots que j’ai prononcés étaient en hokkien. J’ai tout oublié depuis cette époque, y compris le peu de mandarin que je parlais couramment étant enfant. Avec ma grande sœur et mes parents, nous habitions une maison traditionnelle à Tainan, avec des portes peintes, des bas-reliefs en bois, des bassins dans la cour pavée et des tortues. L’année de ma naissance, en 1967, mon père est devenu maître taoïste. Haute de mes trois ans, avec mes cheveux blonds et mes yeux bleus, j’étais une vraie petite Taïwanaise ! Au moment de mon voyage de retour, j’avais trente-cinq ans et c’était aussi l’âge qu’avaient mes parents lorsqu’ils ont eu leurs enfants. Il y avait donc une certaine logique à faire ce voyage à ce moment-là, je marchais littéralement dans leurs pas. Je voulais aussi savoir ce qu’il restait du pays qu’ils m’avaient décrit, de sa douceur de vivre, des grandes fêtes taoïstes, des maisons anciennes et de la beauté de sa végétation tropicale.

Un prénom taoïste

À ma naissance, j’ai reçu le très beau prénom de Nà Jié (納節) que mon père traduisait par « celle qui accueille le printemps ». Il est composé du caractère peu usité de 納 et de 節 qui veut dire fête ou rituel. Cela vient du fait que je suis née juste après le Nouvel An, au début du mois de février. Mon signe zodiacal est la chèvre de feu. Phonétiquement, ce prénom taoïste se rapproche du prénom russe Nadja (qui veut dire espérance) et qui est aussi le titre d’un roman d’André Breton que ma mère aimait beaucoup. Pour ces différentes raisons, le personnage de ma bande dessinée Née quelque part s’appelle Nadja et non Johanna.

C’est ainsi que j’ai joué un peu avec mes personnages : Johanna devient Nadja, je donne à ma mère un visage assez proche du mien et à mon père celui du réalisateur américain Woody Allen. C’était aussi une manière de dire que je racontais ma version des faits et non pas une vérité absolue. Je décrivais mes sentiments et mes impressions subjectives. Mon père trouvait d’ailleurs que la manière dont je l’avais représenté ne lui ressemblait pas du tout ! Mais ma mère a beaucoup aimé ce livre.

 

Un voyage à travers les souvenirs sensibles

Notre mémoire fonctionne comme un collage, un patchwork : on se souvient de certaines choses alors que d’autres ont été oubliées. J’ai donc superposé le récit de mes souvenirs avec ceux de mes parents tout en décrivant ce que je vivais et observais durant mon voyage en 2002. J’avais acheté un calendrier traditionnel chinois à Paris avant de partir et je dessinais quotidiennement quelque chose en rapport avec mon projet de voyage : mes rêves nocturnes, ce que j’observais dans la rue, des objets usuels. Les illustrations du calendrier ont également servi de motif dans ma bande dessinée, comme le pêcheur sur sa barque ou les dragons de bonne fortune. Un ancien professeur, lui aussi né à l’étranger, m’avait dit que je devais noter tous les souvenirs qui me restaient en mémoire avant de partir, car j’allais tout oublier une fois que je serai sur place.

J’ai donc commencé à noter des détails anodins, comme les odeurs, les goûts ou les couleurs qui me revenaient en mémoire. Début 2000, j’étais allée voir le film de Wong Kar-Wai (王家衛) à Paris : In the Mood for Love (花樣年華), et que cela m’avait beaucoup touché. J’avais l’impression de replonger dans une ambiance étrangement familière. À mon arrivée à Taïwan, suis d’abord allée à Beitou (北投區), à Tainan, puis à Chang-Hua. C’était la période du Nouvel An et il régnait partout une impression de magie.

Au-delà des images

J’ai fait beaucoup de photos durant mon voyage. J’avais aussi apporté des photos des années 1960 faites par mes parents, avec l’idée de superposer les points de vue, le passé au présent. Il faut se souvenir qu’en 2002, même si Internet existait déjà, nous n’étions pas aussi connectés que maintenant. J’ai marché de longues heures dans les rues de Tainan sans GPS et avec une carte de 1960. Je me suis souvent perdue. Mais comme j’avais tout mon temps, je laissais faire le hasard. J’avais parfois l’impression d’être accompagnée par de bons esprits et d’autres fois d’être approchée par des présences plus sombres. Dans la bande dessinée, j’appelle ces ombres « les fantômes ». On m’a parfois demandé qui étaient ces fantômes. Mais à quoi bon chercher à leur donner un nom ou une explication ? Dans mon histoire familiale, il y a des silences et des non-dits. En Occident, les artistes choisissent parfois de faire des révélations publiques, mais cela n’a pas été mon cas.

Parce que si ces « mauvais esprits » gardent une forme symbolique, les lecteurs peuvent y projeter leur propre histoire. Dans les années 1960 régnait à Taïwan la loi martiale, c’était un régime autoritaire. On a parfois de cette période l’image d’une carte postale aux couleurs pastel. Mais était-ce vraiment comme cela ? La photo m’a servi de métaphore à cette double lecture du passé : il y a ce qui est visible, puis ce qui se passe hors du cadre, qui est invisible à nos yeux. Les deux choses sont aussi importantes l’une que l’autre. Ce qui est caché peut se déduire de ce qui est montré. C’est de cette manière que j’ai voulu parler des parties plus sombres de mon histoire personnelle.

Les couleurs et les rêves

J’ai eu un autre conseil avant de partir. Il venait du dessinateur hollandais Joost Swarte qui m’avait aidé à trouver un financement pour mon voyage. Il m’avait dit que si je me fiais uniquement à mes photos, je ne retrouverais jamais les couleurs réelles des lieux que j’avais visités. J’ai donc noté les couleurs de ce que je voyais avec de l’aquarelle, tout en faisant des photos de mêmes endroits. Même la nuit je notais les couleurs des rues et des ambiances des chambres où je dormais. Les couleurs jouent donc un rôle à la fois poétique et mystérieux dans cette bande dessinée.

Au milieu de mon voyage, j’ai fait un rêve angoissant qui se finissait sur la vision de deux couleurs emmêlées : le vert et le bleu. Ce n’est que plusieurs années après que j’ai découvert que le vert et le bleu étaient aussi les couleurs des deux principaux partis politiques à Taïwan ! Mais quand j’ai dessiné Née quelque part, j’ignorais cela. Ça a donné lieu à quelques discussions : en 2004, quand la bande dessinée est sortie à Taïwan, les journalistes y ont vu un message politique. Quand j’y repense aujourd’hui, je trouve extraordinaire qu’un rêve innocent, utilisé pour décrire mes émotions dans une bande dessinée, soit perçu comme un message de réconciliation nationale.

Conclusion 

Taïwan est maintenant beaucoup mieux connu des Européens. Mais quand la bande dessinée est parue en France en 2004, certains journalistes ne savaient pas où l’île se trouvait sur la carte et mélangeaient son nom avec celui de la Thaïlande ! J’ai essayé de mettre dans Née quelque part tout mon amour pour le pays où je suis née, qui a été à la fois très important dans la construction de mon identité, mais aussi pour ma famille. J’ai voulu parler de la tradition populaire et de la gentillesse de ses habitants. Je souhaitais m’adresser aux lecteurs taïwanais ainsi qu’aux lecteurs français et faire en sorte que tout le monde puisse y trouver quelque chose d’intéressant.

Le titre de la bande dessinée est d’ailleurs emprunté à une chanson de Maxime Le Forestier de 1987. C’est une magnifique chanson qui résonne avec une grande actualité aujourd’hui, à une époque où de nombreuses personnes sont obligées d’émigrer pour des raisons économiques, climatiques ou à cause de conflits armés. Elle dit notamment : « On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille, on choisit pas non plus les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher. (…) Je suis né quelque part, laissez-moi ce repère ou je perds la mémoire… » Ma bande dessinée cherche, elle aussi, à dire quelque chose d’essentiel sur la mémoire de nos origines et l’importance de ce que nous vivons quand nous sommes enfants.

 

Retour à la liste